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LA COLONISATION DE L'AFRIQUE ET SES DETRACTEURS

XIXe siècle

La colonisation de l'Afrique et ses détracteurs

 

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, les Européens s'en tiennent en Afrique à des établissements côtiers où ils troquent leurs marchandises contre de l'ivoire et... des esclaves avec les chefs de l'intérieur. La difficulté d'accostage des navires, l'insalubrité des côtes infestées de moustiques et la pauvreté du continent les dissuadent de s'aventurer plus avant.

 

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les Européens surmontent ces obstacles et se lancent à la conquête des dernières terres libres, au nom d'idéaux nationalistes ou moraux...

 

Un planisphère rose

En 1914, l'«empire colonial français» recouvre sur le planisphère : 100 millions d'habitants, dont 40 millions de citoyens français, et près de 10 millions de km2, dont la plus grande partie en Afrique, dans la zone saharienne et subsaharienne.

 

Les instituteurs de la République se plaisent à en montrer l'étendue aux écoliers, sous la forme d'une grande tache rose sur la carte du monde. L'Exposition coloniale de 1931 en souligne la diversité. Tardive, elle étale ses fastes au moment où de l'autre côté de la Manche, les Anglais songent déjà à se désengager de leurs colonies.

 

Les conquêtes coloniales suscitent une relative indifférence dans l'opinion publique et des avis divergents chez les intellectuels et les hommes politiques.

 

Le commerce avant tout

Les monarchies européennes se satisfont de la création de comptoirs et de ports destinés à favoriser le commerce et à appuyer leur flotte. Les pionniers sont les Portugais. Après les exploits des navigateurs Bartolomeu Dias et Vasco de Gama, ils sèment des comptoirs le long du golfe de Guinée. Ils nouent même des relations avec le roi électif du Congo, le manicongo, lequel envoie une ambassade à Lisbonne. Son successeur se convertit à la foi chrétienne sous le nom d'Alfonso 1er mais son royaume ne résistera pas à la pression des trafiquants et des négriers portugais.

 

La France, dès le règne de Louis XIV, implante des comptoirs sur la côte africaine, à Saint-Louis du Sénégal, Fort-Dauphin de Madagascar et en Assanie (Côte d'Ivoire). Là comme ailleurs, il s'agit de faire du commerce avec les populations de l'intérieur et d'offrir un havre aux navires au long cours qui relient l'Europe à l'Asie des épices.

 

Indifférents à l'occupation de territoires lointains, les États laissent aux aventuriers et aux marchands le soin d'avancer leurs pions...

 

Une exception notable : l'Algérie où le gouvernement de Louis-Philippe 1er est entraîné sans l'avoir voulu dans une atroce guerre de conquête. À la même époque, les Britanniques évacuent le territoire des Xhosa, en Afrique du Sud, sous la pression de la London Missionary Society.

Les élites du «Siècle des Lumières», jusqu'à la moitié du XIXe siècle, se montrent davantage avides de connaissances que de conquêtes. C'est l'époque des grandes expéditions maritimes (Cook, Bougainville, Dumont d'Urville). Des sociétés savantes de géographie financent en Afrique des explorations à commencer par celle de Mungo Park...

 

Les populations d'outre-mer sont perçues avec empathie jusqu'au milieu du XIXe siècle, comme le montrent les peintures que Delacroix et Fromentin font des Algériens (femmes d'Algerchasse aufaucon...).

 

La colonisation en débat

– Apologie de la colonisation

Tout change en 1872 quand le Premier ministre britannique Benjamin Disraeli annonce au Crystal Palace (Londres) sa volonté de promouvoir l'empire anglais («uphold the Empire of England», dit-il).

La même année, un Français, le républicain de gauche Léon Gambetta lance à Angers : «Pour reprendre véritablement le rang qui lui appartient dans le monde, la France se doit de ne pas accepter le repliement sur elle-même. C'est par l'expansion, par le rayonnement dans la vie du dehors, par la place qu'on prend dans la vie générale de l'humanité que les nations persistent et qu'elles durent; si cette vie s'arrêtait, c'en serait fait de la France».

 

Victor Hugo joint sa voix à celle du tribun :

 

 «Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l'industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternité. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites ! Faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, cultivez, colonisez, multipliez» (18 mai 1879).

 

Il ne s'agit plus comme aux siècles précédents d'installer des comptoirs commerciaux ou de peupler des territoires vierges (Amérique ou Australie), selon la première signification du mot colonie. L'objectif des dirigeants européens, en particulier des impérialistes britanniques et des républicains français, est de planter le drapeau dans un maximum de territoires comme une preuve du rayonnement national.

En France, les conquêtes coloniales, comme celle du Congo par Savorgnan de Brazza, sont dans un premier temps exaltées par les porte-parole de la gauche républicaine, à commencer par Jules Ferry :

 

 «Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures» (28 juillet 1885).

 

Il ne faut pas voir de mépris raciste dans ces propos, au sens moderne du terme, mais le désir d'élever les populations les plus démunies de la planète.

 

Au XIXe siècle, l'argument économique est relégué à l'arrière-plan dans les discours colonialistes ; c'est avant tout par altruisme et non pour s'enrichir ou enrichir le pays que l'on veut conquérir de lointains territoires...

 

C'est au XXe siècle que l'on tentera a posteriori de justifier les colonies en faisant valoir les profits pour l'économie nationale et les débouchés pour les Européens désireux d'émigrer... C'est aussi au XXe siècle seulement que les partis socialistes européens s'inquièteront des excès de l'exploitation coloniale.

 

Le socialiste Jean Jaurès commente l'enjeu colonial dans un article de La Petite République (17 mai 1896) :

 

 «Nous aurons beau dénoncer toutes les vilenies, toutes les corruptions, toutes les cruautés du mouvement colonial, nous ne l'arrêterons pas».

 

Il propose donc d'encadrer cette politique par trois règles pratiques :

 

 «La première c'est de veiller constamment à ce que les compétitions coloniales des divers peuples ne puissent jamais aboutir entre eux à la guerre. La deuxième sera de demander pour les peuples vaincus ou les races soumises de l'Asie, de l'Amérique, de l'Afrique, le traitement le plus humain, le maximum de garanties. Enfin, il me semble que les socialistes devraient avoir comme troisième règle de marquer de plus en plus d'un caractère international les principales forces économiques que se disputent avidement les peuples».

 

Les hommes de gauche n'en restent pas moins fidèles à la «mission civilisatrice» de la France. Ainsi le chef respecté de la SFIO, Léon Blum, devant la Chambre des députés le 9 juillet 1925 : «Nous avons trop l’amour de notre pays pour désavouer l’expansion de la pensée, de la civilisation françaises… Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie».

 

L'opinion publique demeure indifférente à l'épopée coloniale malgré la propagande officielle qui s'exprime dans les manuels scolaires, les «zoos humains» et les expositions coloniales. La plus importante de celles-ci se déroule à Paris, en 1931. Elle marque en France l'apothéose du rêve colonial désormais partagé par la plus grande partie des classes dirigeantes du pays (alors qu'en Grande-Bretagne, on songe déjà à larguer les Indes, joyau du Commonwealth !).

 

Il faut dire que dès la fin du XIXe siècle et l'affaire de Fachoda, la droite française (monarchistes, nationalistes et conservateurs) s'est ralliée aux «colonistes» de gauche, en bonne partie pour faire pièce à la Grande-Bretagne (et dans une moindre mesure à l'Allemagne). Son soutien à l'Empire ne cessera de croître jusqu'à la fin de la IIIe République et au-delà, pendant l'Occupation (1940-1944) et sous la IVe République.

 

Colonistes français de droite et de gauche se rejoignent sur l'objectif d'une assimilation progressive des indigènes à la République, partiellement concrétisé en 1946 par la création des départements et territoires d'outre-mer. Ils se distinguent par là des Britanniques qui ont toujours veillé à maintenir chacun à sa place, quitte à laisser leurs colonies évoluer vers une autonomie de plus en plus poussée.

 

– Condamnation de la colonisation

On peut dire que l'anticolonialisme naît en même temps que la colonisation elle-même, au XVIe siècle, en Amérique. Son initiateur est le prêtre dominicain Bartolomeo de Las Casas.

Au «Siècle des Lumières», les élites libérales prennent le relais. Elles s'inquiètent fort justement des effets délétères du protectionnisme colonial sur l'économie. L'économiste Jean-Baptiste Say écrit : «Les vraies colonies d'un peuple commerçant, ce sont les peuples indépendants de toutes les parties du monde. Tout peuple commerçant doit désirer qu'ils soient tous indépendants pour devenir plus industrieux et plus riches, car plus ils seront nombreux et productifs, plus ils présenteront d'occasions et de facilités pour les échanges. Les peuples deviennent alors pour nous des amis utiles et qui ne nous obligent pas de leur accorder des monopoles onéreux, ni d'entretenir à grands frais des administrations, une marine et des établissements militaires aux bornes du monde. Un temps viendra où on sera honteux de tant de sottise et où les colonies n'auront plus d'autres défenseurs que ceux à qui elles offrent des places lucratives à donner et à recevoir, le tout aux dépens du peuple» (1830).

 

William GladstoneDans les années 1870, l'opposition aux conquêtes coloniales est portée en Angleterre par le chef du parti libéral (whig), William Gladstone, un Écossais animé par des convictions religieuses très rigides, grand rival de Benjamin Disraeli...

 

En France, les principaux opposants se recrutent chez les royalistes, qui ne voient pas l'intérêt de disperser tous azimuts les forces vives de la nation, et dans la droite nationaliste qui veut privilégier la revanche sur l'Allemagne, vainqueur de la France en 1870-1871. Ainsi Paul Déroulède, fondateur de la Ligue des Patriotes et chantre de la «revanche», lance-t-il à propos des conquêtes coloniales de la République : «J'ai perdu deux soeurs, l'Alsace et la Lorraine, et vous m'offrez vingt domestiques !»

À gauche, Georges Clemenceau, chef des radicaux, mû par le même patriotisme, fait figure d'électron libre en dénonçant avec une singulière vigueur les entreprises coloniales de Jules Ferry : «Races supérieures ? Races inférieures, c'est bientôt dit ! Pour ma part, j'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d'une race inférieure à l'Allemand...» (discours du 31 juillet 1885 à la Chambre des députés).

La course au drapeau

La mission Congo-Nil du capitaine MarchandLes États européens s'engagent à partir des années 1870 dans la«course au drapeau» en Afrique et en Asie.

L'Afrique noire, considérée comme une terre sans maître, fait l'objet d'un partage au cordeau au Congrès de Berlin en 1885.

 

Sous l'égide de Jules Ferry et de ses successeurs, la République française se lance à corps perdu dans la conquête des dernières terres insoumises du globe (Indochine, Afrique noire, Tunisie...), prenant même pour cela le risque d'entrer en guerre contre l'Angleterre (Fachoda) ou l'Allemagne (Tanger).

 

La colonisation procède de manière insidieuse. On commence comme en Tunisie par prêter de l'argent au souverain puis on lui impose une tutelle sur ses douanes et ses finances pour garantir le remboursement des emprunts. Ou bien, comme en Indochine, on envoie des troupes pour lutter contre les brigands qui menacent les négociants européens et l'on finit par imposer au souverain local la présence d'un «résident» à ses côtés...

 

C'est ainsi que l'opinion nationale est la première surprise de découvrir un jour que son gouvernement a signé un traité de protectorat avec tel ou tel nouvel État dont elle ignorait jusque-là l'existence !

 

La colonisation allie le meilleur et le pire : des missionnaires et des fonctionnaires pétris de bons sentiments tentent de construire des infrastructures (ports, routes, dispensaires, écoles...) et de développer une économie moderne ainsi que d'alphabétiser les populations et d'améliorer les conditions sanitaires ; mais des militaires, des fonctionnaires et des commerçants abusent aussi de leur position pour exploiter les populations, voire massacrer des groupes entiers.

Les empires coloniaux au début du XXe siècle


 

Cette carte illustre l'incroyable expansion de l'Europe au début du XXe siècle. Les grands États du Vieux continentdominent la plus grande partie soit directement, à travers le système colonial, soit indirectement, par des pressions financières et militaires sur les gouvernements (Chine, Turquie...).

 

Bilan du colonialisme

Quand se profile la décolonisation de l'Afrique noire, au bout d'à peine un demi-siècle d'active présence européenne, celle-ci peut se targuer d'avoir jeté les bases de l'urbanisation et d'une économie moderne au sud du Sahara...

 

Mais la déconfiture des États africains après la décolonisation des années 1960 a montré l'extrême fragilité de ces réalisations.

 

Les profits promis par les partisans de la colonisation ne sont eux-mêmes jamais venus. Aucune des conquêtes européennes d'après 1872 n'a accueilli des immigrants européens... sauf quelques poignées de négociants, de planteurs et de fonctionnaires.

 

Ceux-là sont les seuls véritables bénéficiaires de la colonisation. Ils ont joui outre-mer de conditions de vie incomparablement supérieures à celles dont ils auraient bénéficié en métropole au vu de leurs compétences et, pour cette raison, ont toujours été à l'avant-garde du parti colonial.

 

Gustave de Molinari, un économiste belge du XIXe siècle, a pu écrire :

 

 «De toutes les entreprises de l'État, la colonisation est celle qui coûte le plus cher et qui rapporte le moins».

 

Confirmant ses dires, l'historien Jacques Marseille a montré en ce qui concerne la France que son empire colonial lui a davantage coûté (frais de conquête, d'administration et d'aménagement) qu'il ne lui a rapporté (préférence coloniale dans les échanges commerciaux, investissements productifs...). Il n'est que de voir la nature des principales exportations des colonies vers la métropole : du vin d'Algérie, en concurrence avec les vins français, du coton africain et du phosphate marocain, l'un et l'autre beaucoup plus chers que sur les marchés mondiaux.

Il appartiendra au général de Gaulle de liquider l'Empire colonial français en octroyant en 1960 aux colonies d'Afrique noire une indépendance sous contrôle et en quittant l'Algérie en 1962 au terme d'une longue et douloureuse guerre.

 

Joseph Savès
Source:Herodote.net
Amis d'Herodote
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10/09/2012
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